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Quelques notes de compte rendu du Forum Social Mondial de Montréal

gustave massiah

25 août 2016

Une appréciation contradictoire

L’appréciation du Forum Social Mondial de Montréal, en août 2016, est contradictoire. La participation des mouvements du Sud a été freinée par les scandaleux refus de visas et la faiblesse du fond de solidarité. Ces problèmes étaient attendus, mais leurs conséquences ont été sous-estimées. Le développement, dans le Nord, du processus des Forums sociaux mondiaux est nécessaire ; il ne peut se faire au détriment de la participation pleine et entière, première même, des mouvements des pays du Sud. La participation des mouvements de différents pays dans Montréal, ville internationale, a permis une certaine diversité des participants, sans pour autant corriger les absences qui ont pesé très lourd.

Il y a eu aussi des avancées et des éléments novateurs. Les débats ont été, dans l’ensemble, de très bonne tenue. La principale raison est le retour, sur les activités du Forum, des Forums thématiques et des mobilisations internationales. Les réseaux internationaux de mouvements se sont renforcés dans beaucoup de domaines qui ont été visibles à Montréal. On a pu le voir dans les tables de convergence dont plusieurs ont été très productives et dans les grandes conférences qui ont été très suivies. Par exemple dans le cas des syndicats, de l’éducation, du droit à l’habitat et des quartiers, des droits des femmes, des migrations, de la justice climatique, de l’extractivisme, des traités de libre-échange, des communs, de l’économie sociale et solidaire, etc. Des rencontres régionales de mouvements ont été très importantes. Celle sur l’Amérique latine a permis de prendre la mesure d’une évolution dramatique. Des rencontres sur le Moyen Orient aussi avec la présence des mouvements palestiniens et de BDS, la conférence sur la Syrie et la référence au Forum social en Irak. On a pu aussi mesurer le dynamisme du processus avec les forums associés : le Forum Social Mondial des Migrations qui a eu lieu à Sao Paulo en juillet 2016, le Forum Mondial des Médias Libres, Le Forum Mondial Théologie et Libération, le Forum des Parlementaires et des élus locaux.

L’avenir du FSM

L’avenir du FSM a fait l’objet de débats très vifs et nombreux. Plusieurs sessions y ont été consacrées et la table de convergence sur l’avenir du FSM a été très suivie.

On trouvera en annexe, un texte sur : « Les Forums Sociaux Mondiaux à la croisée des chemins ».

J’en rappelle la conclusion : Il y a un accord pour élargir le processus avec des forums locaux, nationaux, régionaux, thématiques. Mais, le débat ouvert sur l’avenir des forums est plus profond. De nouvelles formes plus adéquates à la nouvelle situation sont probablement en gestation. La prochaine étape du mouvement altermondialiste nécessite une réinvention complète des forums sociaux mondiaux et du processus des forums.

D’une manière générale, il y avait un accord, actif pour certains, passif pour beaucoup, autour de l’appréciation suivante : l’espace des forums est très insatisfaisant, mais pour l’instant, il n’y en a pas d’autre qui permette une rencontre internationale large des mouvements sociaux qui contestent la domination mondiale néolibérale.

Quels sont les défis que rencontrent les mouvements sociaux dans la réinvention possible des forums sociaux mondiaux ou dans l’émergence d’une nouvelle dynamique ? Citons : l’actualité et les étapes de l’altermondialisme ; l’accélération productiviste et les catastrophes écologiques et sociales ; la mesure de la nouvelle situation mondiale ; la violence de l’offensive du néolibéralisme ; les révolutions inachevées qui bouleversent le monde ; les mouvements sociaux et citoyens qui constituent les bases sociales de l’altermondialisme ; les alliances avec les différentes couches sociales ; le rôle des formes d’organisation, notamment ce qu’on appelle les ONG ; la démarche stratégique explicitée depuis Belém, celle de la transition sociale, écologique et démocratique ; la bataille contre l’hégémonie culturelle dominante, contre les inégalités, les discriminations, les exploitations et contre les idéologies sécuritaires ; la réinvention du politique. (voir texte en annexe)

L’avenir des forums sociaux mondiaux est dans leur capacité à construire l’espace des débats et des élaborations, des mobilisations et des actions citoyennes, des pratiques alternatives. L’ensemble constitue l’espace d’un projet alternatif d’émancipation.

Le Conseil International (CI)

Le Conseil International (CI) s’est réuni à plusieurs reprises. La réunion formelle s’est tenue le dimanche 14 août de 9H à 18H. Une réunion préparatoire a eu lieu le samedi 13 de 18H à 21H. Une réunion de travail a réuni les membres encore présents à Montréal le lundi 15 août de 9H à 13H. Il y a eu une présence importante de représentants de membres du CI qui n’a pas compensé les absences dû aux refus de visas, notamment pour les membres africains et asiatiques. Un public nombreux de mouvements participants au Forum a assisté aux débats. Le sentiment de l’importance politique de ces réunions et des débats autour du CI et du FSM, au delà des divergences exprimées, était largement partagé.

La réunion du CI ne s’est pas bien passée. Les débats ont été très tendus avec des moments d’affrontements verbaux très pénibles. Le CI a été interpellé sur trois questions qui ont fait l’objet de débats houleux : la question de la reconnaissance de BDS, la question des visas, la proposition d’une déclaration sur le coup d’Etat au Brésil.

En réalité, le débat sous-jacent a porté sur l’épuisement des formes d’organisation, ou à tout le moins sur leur inadaptation par rapport aux défis liés à la nouvelle situation. Cette question des formes d’organisation doit d’ailleurs être différenciée. Elle n’est pas très en cause au niveau du processus et se révèle assez adaptée pour les forums nationaux, régionaux ou thématiques. Elle est plus fortement posée au niveau des Forums sociaux mondiaux qui restent des rendez-vous importants mais qui ne suffisent plus à porter le processus et à lui donner l’écho nécessaire à son amplification. Ils sont de plus difficiles à organiser du fait que les mouvements sociaux sont de plus en plus confrontés à des environnements défavorables.

C’est au niveau du Conseil international que la question est la plus difficile. La contradiction est très grande : le processus et les forums sociaux mondiaux ont besoin d’une référence et d’une instance de recours qui ne soit pas une direction politique. Il faut arriver à un accord sur une nouvelle forme d’organisation du CI et il faut, en même temps, faire face à la situation avec un CI qui ne peut plus compter que sur une partie des mouvements qui l’ont constitué. Nous entrons donc dans une période transitoire pendant laquelle les membres actuels du CI, avec l’appui des forces actives du processus, devront assurer les tâches de la période et entamer un processus de transformation pour l’avenir.

Il y a toutefois un préalable. Parmi les nombreux débats qui agitent les Forums sociaux, il y en a un qui paralyse le CI. Il concerne la manière d’adapter la mise en œuvre de l’horizontalité et du consensus et correspond à deux visions de la situation. Pour certains, il s’agit d’accentuer encore plus un espace horizontal ouvert pour faciliter les rencontres et les convergences. Pour d’autres, il s’agit de renforcer le caractère offensif des forums en organisant les débats politiques, les prises de décisions et les actions communes. Nous ne pourrons pas avancer si nous ne trouvons pas une forme d’accord ou de cohabitation, au moins provisoire, entre ces deux positions.

Pour préparer la prochaine réunion du CI de janvier 2017, cinq groupe de travail ont été constitués :

- Un groupe de travail sur la mise en place du secrétariat du CI (constitution d’un comité de pilotage avec les grandes régions ; identification des tâches : convocations et ordre du jour des réunions, gestion des listes, site, newsletter ; commissions du CI ; financement du secrétariat assuré par le Comité du Forum Social Maghreb à Casablanca, …)

- Un groupe de travail de mise à jour du Guide des principes d’organisation des Forums sociaux mondiaux (notamment avec la discussion ouverte à partir de la demande de BDS, …)

- Un groupe de travail pour le lancement d’une Assemblée des mouvements en lutte (Assemblée des luttes, des mouvements en lutte ou des mouvements de lutte ? articulation avec l’Assemblée des mouvements sociaux, …)

- Un groupe de travail pour la rédaction d’un texte d’analyse de la situation politique mondiale (appréciation des enjeux et des défis, la pertinence et l’actualité des Forums sociaux mondiaux)

- Un groupe de travail communication (visibilité du processus, site, Forum Mondial des Médias Libres ; …)

La prochaine réunion du CI aura lieu à Porto Alegre, en janvier 2017, probablement entre le 19 et le 22. Il sera organisé à l’occasion du Forum Mondial thématique de Porto Alegre qui pourrait s’élargir à un Forum social régional de l’Amérique Latine. Ce CI discutera de la préparation du prochain FSM (il y a déjà plusieurs propositions : Dakar, Porto Alegre, Barcelone, Kobané au Kurdistan syrien, forum polycentré)

ANNEXE

Les Forums sociaux mondiaux à la croisée des chemins

gustave massiah

août 2016

Les Forums sociaux mondiaux sont à la croisée des chemins. Le processus des forums reste vivant et toujours nécessaire. Mais, il n’est pas suffisant par rapport aux défis de la nouvelle situation. Comment l’adapter, le renouveler, le réinventer ?

Pour apprécier cette situation, il faut resituer les forums sociaux dans l’altermondialisme. Celui-ci ne se résume pas aux Forums Sociaux Mondiaux, même si ceux ci y ont occupé une place importante. Le mouvement altermondialiste est un mouvement historique d’émancipation qui prolonge et renouvelle les mouvements historiques précédents, le mouvement ouvrier, le mouvement paysan, la décolonisation, le mouvement pour les droits des femmes … Il se forme à la fin des années 1970, en réponse à la montée du néolibéralisme qui est une phase de la mondialisation capitaliste.

Au départ, il est caractérisé par les luttes contre la dette et les programmes d’ajustement structurel qui portent une tentative de domination et même de recolonisation. L’ajustement de chaque société au marché mondial des capitaux, à travers les plans d’austérité et les traités de libre échange se heurte aux mouvements sociaux dans les pays du Sud puis dans les pays du Nord. Les mots d’ordre mettent alors en cause « la dette, les colonies, l’apartheid » ; puis le chômage et la précarisation. Dans les années 1990, les mobilisations contre les sommets internationaux sont massives. Le mot d’ordre alors est « le droit international ne doit pas être subordonné au droit aux affaires ». Les Forums sociaux mondiaux, opposés au Forum économique mondial de Davos prennent le relais après les manifestations de Seattle, contre l’OMC en 1999.

Le processus des forums est interpellé par l’évolution de la situation mondiale. Les chocs financiers de 2008 confirment l’hypothèse de l’épuisement du néolibéralisme. Le réchauffement climatique, la diminution de la biodiversité, les pollutions globales confirment l’épuisement du productivisme. A partir de 2011, les mouvements quasi insurrectionnels d’occupation des places témoignent de la réponse des peuples à la domination de l’oligarchie. A partir de 2013, l’arrogance néolibérale reprend le dessus. Les politiques dominantes, d’austérité et d’ajustement structurel, sont réaffirmées. La déstabilisation, les guerres, les répressions violentes et l’instrumentalisation du terrorisme s’imposent dans toutes les régions. Des courants idéologiques réactionnaires et des populismes d’extrême-droite sont de plus en plus actifs. Les racismes et les nationalismes extrêmes alimentent les manifestations contre les étrangers et les migrants. Ils prennent des formes spécifiques comme le néo-conservatisme libertarien aux Etats-Unis, les extrêmes-droites et les diverses formes de national-socialisme en Europe, l’extrémisme jihadiste armé, les dictatures et les monarchies pétrolières, l’hindouisme extrême, etc. Mais, dans le moyen terme, rien n’est joué.

La situation est marquée par la permanence des contradictions. La crise structurelle articule cinq contradictions majeures : économiques et sociales, avec les inégalités sociales et les discriminations ; écologiques avec la destruction des écosystèmes, la précarisation des vies et la mise en danger de l’écosystème planétaire ; géopolitiques avec les guerres décentralisées et et la montée de nouvelles puissances ; idéologiques avec l’interpellation de la démocratie, les poussées xénophobes et racistes ; politiques avec la corruption née de la fusion du politique et du financier qui nourrit la méfiance par rapport au politique et abolit son autonomie. La droite et l’extrême droite ont mené une bataille pour l’hégémonie culturelle contre les droits et particulièrement contre l’égalité, contre la solidarité, pour les idéologies sécuritaires, pour la disqualification après 1989 des projets progressistes. Elles ont mené les offensives sur le travail par la précarisation généralisée ; contre l’Etat social par la marchandisation et la privatisation et la corruption généralisée des classes politiques ; sur la subordination du numérique à la logique de la financiarisation.

Cette offensive a marqué des points mais ne s’est pas imposée. Les sociétés résistent et restent profondément contradictoires. La violence des courants réactionnaires et conservateurs est d’autant pus fortes qu’ils sentent que les sociétés leur échappent. Des révolutions sont en cours : celle des droits des femmes, celle des droits des peuples, la révolution philosophique et politique de l’écologie, de l’appropriation du numérique. Ces révolutions sont inachevées mais elles sont riches d’incertitudes. Comme le disait Gramsci, « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur, surgissent les monstres ». Il faut lutter contre les monstres et construire le nouveau monde.

L’émergence de pensées radicales qui rompent avec les compromis de la gauche sociale libérale retrouvent droit de cité. Une nouvelle génération s’impose dans l’espace public depuis 2011. Elle construit par ses exigences et son inventivité, une nouvelle culture politique et une nouvelle radicalité. Le défi est celui de la réinvention du politique à partir des mouvements sociaux, d’un nouveau rapport entre individuel et collectif et d’un nouveau rapport à la nature. Un autre défi pour les forums sociaux mondiaux, c’est la jonction entre le mouvement des occupations des places, des blocages et des alternatives systémiques qui renouvelle partiellement l’altermondialisme et les mouvements sociaux qui ont constitué les forums sociaux mondiaux. Cette alliance est d’ailleurs insuffisante. Elle touche une partie de la convergence entre les classes moyennes et les classes populaires, celle des intellectuels précarisés et des chômeurs diplômés. Mais, elle ne concerne que partiellement les précarisés, les prolétarisés, les discriminés qui peuplent la planète des quartiers populaires précaires.

Dans le processus des forums sociaux, une démarche stratégique s’est dégagée. Elle a été explicitée à partir du Forum Social Mondial de Belém, en 2009. Elle propose par rapport à l’urgence un programme de résistance à travers le contrôle de la finance et la socialisation des banques, la taxation des transactions financières, la remise en cause des dérives du libre-échange et du dumping social, fiscal, environnemental et monétaire, la suppression des paradis fiscaux et judiciaires. Ces mesures, largement reconnues, se heurtent au veto des dirigeants du capital financier et de ses affidés politiques. Ce programme propose ensuite un projet alternatif, celui de la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique. Il s’appuie sur des nouveaux concepts (les biens communs, le buen vivir, la prospérité sans croissance, la justice climatique, la relocalisation, la démocratisation radicale de la démocratie, …)

De nombreux débats agitent les Forums sociaux. L’un d’eux concerne l’horizontalité et le consensus. Pour certains, il s’agit d’accentuer encore plus un espace horizontal ouvert pour faciliter les rencontres et les convergences. Pour d’autres, il s’agit de renforcer la radicalité des forums en organisant les débats politiques, les prises de décisions et les actions communes, en renforçant la place des mouvements en lutte. Il y a un accord pour élargir le processus avec des forums locaux, nationaux, régionaux, thématiques. Mais, le débat ouvert sur l’avenir des forums est plus profond. De nouvelles formes plus adéquates à la nouvelle situation sont probablement en gestation. La prochaine étape du mouvement altermondialiste nécessite une réinvention complète des forums sociaux mondiaux et du processus des forums.

gustave massiah. Représentant du CRID (France) au Conseil International du FSM. Membre du Conseil scientifique d’ATTAC. Membre fondateur du CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale), de l’AITEC (Association Internationale de Techniciens, experts et chercheurs) et de IPAM (Initiatives la pour un autre monde).